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22 Jallet [SENAT]
le relations et qu'un nouvel envoyé extraordinaire était sur le point de partir pour [Hué].
Nous sommes, depuis peu de jours, en possession de plusieurs lettres importantes adressées au gouverneur de la Cochinchine par Thoung Bac, le ministre des affaires étrangères.
DÉBATS PARLEMENTAIRES
Nous avons de longue date averti le gouvernement d'Annam de ce que nous voulions faire au Tonkin, et nous n'avons pas besoin d'autre déclaration. Nous lui avons fait savoir que nous étions au Tonkin et que nous y resterions pour y faire prévaloir les droits qui nous appartiennent, en vertu des traités, pour y remplir les obligations qui nous sont imposées. Nous l'avons averti que nous considérions Hué, personnage important, plus puissant peut-être que l'empereur lui-même.
Ces lettres, qui sont un chef-d'œuvre de diplomatie orientale, toutes remplies de protestations obséquieuses, de récriminations vagues, de menaces obscures qu'il est difficile de démêler, vont de mai à la fin du mois, c'est-à-dire qu'elles se rapportent précisément à la période où se préparaient et se sont accomplis les événements dans lesquels le commandant Rivière a perdu la vie.
Eh bien, messieurs, ces lettres, à qui voudrait les prendre dans leur sens apparent, ne témoigneraient que du désir de vivre en paix avec nous, de la volonté de contenir les passions au Tonkin et de la crainte de n'y pas réussir, du dessein amical d'envoyer une escorte au-devant de notre nouvel agent pour le recevoir avec les honneurs dus au représentant de la France; si, en même temps, on n'y voyait des insinuations multipliées et fort claires destinées à faire entendre que cet envoyé ferait bien de ne pas partir, car on ne serait peut-être pas en mesure de garantir à lui sa sécurité.
Dans tout cela, messieurs, il est difficile de trouver aucune apparence de déclaration de guerre. Nous avons lu dans les gazettes chinoises que des ambassadeurs annamites auraient été envoyés dans le Céleste-Empire pour solliciter son aide contre nous. Nous n'en avons jamais été informés d'une pareille démarche, il ne nous a jamais été dit un seul mot qui pût nous donner lieu de penser que le gouvernement d'Annam se considérait comme l'allié du Céleste Empire et qu'il se crût le moins du monde autorisé à solliciter son appui.
Vous avez lu et nous avons également lu, dans le courant du mois de juin, une lettre adressée par l'empereur Nguyen, ou le roi d'Annam, au souverain de Ta-Dac, c'est-à-dire au roi de Corée. Dans cette lettre se trouvaient développés tous les griefs du gouvernement d'Annam contre nous et réclamée, de la manière la plus solennelle, conformément aux traditions que la Chine a invoquées récemment dans les négociations, l'aide de ce gouvernement.
Cette lettre, qui a tous les caractères d'un document ridiculement apocryphe et qui est probablement l'œuvre de quelque faussaire d'outre-mer, cette lettre est la seule déclaration franchement hostile en possession de laquelle nous soyons encore à l'heure qu'il est.
Année 1883
contre nous au mois de mars, dans la part qu'ils ont prise aux événements du mois de mai, dans l'effort auquel on les voit concourir à l'heure qu'il est contre nous, s'ils n'obéissent pas aux ordres directs du gouvernement d'Annam, obéissent au moins à sa pensée. (Rumeurs à droite et au centre.)
Et cela, messieurs, ne doit pas nous étonner. Dès 1875, le lendemain même de la signature du traité, le gouvernement d'Annam n'avait qu'une pensée, il ne poursuivait qu'un dessein, c'était d'annuler ou de déchirer, ou par la ruse ou par la force, le traité qu'il venait de conclure, c'était de nous éliminer non seulement de l'Annam, non seulement du Tonkin, mais de la Cochinchine.
Nous considérions comme impossible de sauvegarder que nos établissements de Hanoi et de Hai Phong fussent constamment, ou par son incurie ou par son impuissance, menacés dans leur existence, troublés dans leur sécurité, et que nous entendions réduire à la raison, par la force, puisqu'il n'y avait pas d'autres moyens, les bandes de Chinois ou d'Annamites qui dévastaient ou ensanglantaient le pays.
Enfin, s'il est vrai, dans les événements militaires qui se sont accomplis au Tonkin, en mars et mai, nous avons rencontré devant nous des Chinois, des Annamites; mais, malgré des vraisemblances dont je dirai un mot tout à l'heure, nous ne sommes en possession d'aucune preuve absolument certaine qui nous permette de dire que ces troupes, et les chefs de troupes qui les commandent, obéissent aux ordres directs du gouvernement de Hué.
Il est possible, il est, en tout cas, permis de supposer que des fonctionnaires auxquels l'autorité ne procure que des avantages sans leur imposer aucun devoir, menacés, dans le cas où la nôtre viendrait à prévaloir au Tonkin, de voir augmenter leurs devoirs et diminuer leurs avantages, ont pris sur eux de nous attaquer et tenté spontanément de nous expulser.
Cette raison date déjà de longtemps.
Au mois de novembre dernier, monseigneur Puginier disait au commandant Rivière tenir de source absolument certaine que le conseil de Hué était décidé à nous faire la guerre et qu'il s'y préparait; et aujourd'hui, messieurs, nous avons lieu de penser que ce dessein n'est pas abandonné, que ce qui se passe au Tonkin ne se fait très probablement pas par ses ordres, mais ne se fait certainement pas sans son aveu.
Et s'il est démontré qu'il nous est impossible de triompher du désordre au Tonkin sans nous adresser à celui qui l'y fomente, que nous ne pouvons établir la paix dans le bassin du fleuve Rouge, sans faire sentir notre action ailleurs, messieurs, nous aurions à examiner également s'il convient, pour abréger les résistances, d'user du droit de blocus et de l'établir, dans les formes voulues et après les notifications nécessaires, soit aux embouchures du fleuve, soit sur quelques points des côtes de l'Annam.
Seulement, nous n'en sommes pas là, nous avons le ferme espoir de n'en pas venir à ce point. Si nous sommes en guerre, c'est contre des bandes qu'aucun gouvernement, pas même celui d'Annam, n'ose avouer pour son armée.
Messieurs, je comprends les préoccupations de M. de Broglie, je respecte ses alarmes. Je me permettrai toutefois de lui demander s'il juge qu'il soit, à cette heure, d'un bien grand intérêt public de savoir à qui, en réalité, nous faisons la guerre, si le moment est vraiment bien choisi pour subtiliser sur une formalité. (Rumeurs à droite. -- Approbation à gauche.)
Nous étions au Tonkin depuis longtemps déjà pour y faire valoir, aux termes des traités, nos droits positifs et rétablir la paix. Nous y sommes aujourd'hui pour une autre cause, pour venger une cruelle injure faite à nos armes, nous y sommes pour châtier des bandes qui, après avoir tué nos soldats, ont mutilé et outragé leurs cadavres. (Très bien ! très bien ! à gauche.)
Qu'importe aujourd'hui, en présence d'une pareille faute, que nous soyons en guerre avec des bandes d'aventuriers sans aveu et des gens perdus, ou avec un gouvernement qui soudoie ces bandes et s'en sert en se cachant? En vérité, je ne pense pas qu'à l'heure qu'il est, ce qui intéresse le Sénat, ce qui intéresse nos soldats, ce qui intéresse l'opinion publique, ce soit une pareille question. (Très bien ! et applaudissements à gauche.)
M. le duc de Broglie. Messieurs, je ne puis accepter en aucune manière le reproche que m'a fait M. le ministre des affaires étrangères d'avoir fait dégénérer une question de fait en une question de doctrine et de controverse.
Ma question était bien celle-ci : Sommes-nous, en fait, à l'heure qu'il est, en guerre avec l'Annam? C'est, assurément, une question de fait; mais pour expliquer au Sénat quelle était l'importance de la question et ce qui m'avait déterminé à l'en saisir, j'ai dû expliquer en très peu de mots quelles étaient, au point de vue constitutionnel autant que diplomatique, les conséquences et les différences de l'état de paix et de l'état de guerre.
Le fait est-il maintenant, après les réponses de M. le ministre, suffisamment éclairé? Oui, pour ce qui touche l'état présent. M. le ministre a longuement démontré que la guerre ne nous avait pas été déclarée par l'empire d'Annam. Qu'il me permette de lui dire que ces développements étaient superflus, car c'est une supposition qui n'avait été faite ni par moi ni par personne.
Et ce qui était plus douteux, après les paroles qu'il avait prononcées à la Chambre des députés, c'était de savoir si nous ne l'avions pas déclarée nous-mêmes.
Il avait dit que nous étions en guerre: or, une des deux parties en question n'ayant certainement pas pris l'initiative, il fallait bien croire, ou du moins on pouvait bien supposer que c'était l'autre. (Très bien ! et sourires à droite.)
Après les explications de M. le ministre, il est évident que ce n'était pas plus l'un que l'autre et qu'il n'y avait pas de guerre du tout. Le terme dont il s'était servi n'avait dans sa bouche aucune valeur, ni constitutionnelle, ni diplomatique. C'était une expression, comment dirai-je? un peu oratoire.
Et alors, les puissances étrangères, les puissances voisines, dans les cas que j'ai indiqués, qu'en diront-elles et comment se comporteront-elles à notre égard?
Je ne vois donc rien de clair ni rien de précis dans les explications qu'on vient de nous donner. Et cependant, s'il est un sujet où la clarté, la netteté des situations soit nécessaires, c'est dans une occasion où le moindre malentendu peut mettre en péril la paix générale et nos rapports avec nos voisins.
Voyez, par exemple, ce qui vient de se passer à Madagascar. Je ne sais pas, et je crois que le Gouvernement ne sait pas encore bien à l'heure qu'il est, ce qui a donné lieu aux récits dont on a entretenu le Parlement d'Angleterre à propos des incidents survenus à Madagascar.
L'éloquence est assurément une très belle chose; mais, en matière de diplomatie et de constitution, la propriété des mots et la précision du langage, même à la tribune, et surtout de la part d'un ministre, ne sont-elles pas préférables? (Très bien ! très bien à droite.)
Mais soit pour le présent, nous sommes satisfaits. Le sommes-nous également pour l'avenir? C'est sur quoi je conserve quelque doute.
Il est très difficile, en effet, de mettre d'accord les différentes allégations que l'honorable ministre a successivement apportées à la tribune.
En commençant, il a déclaré qu'il n'était pas en mesure d'assurer que l'empereur d'Annam fût l'instigateur des bandes qui infestent le Tonkin et auxquelles notre corps expéditionnaire a affaire.
Il nous a promis que nous ne nous mettrions pas en guerre avec l'Annam sans que les Chambres eussent été consultées, comme la constitution l'exige. Je prends acte, bien volontiers, de cette promesse, seulement il l'a accompagnée tout de suite d'une restriction qui pourrait bien en rendre, à l'occasion, l'exécution assez difficile.
Il nous a dit, en effet, qu'à la rigueur il était possible qu'on f, avec le même pays et le même gouvernement, légitimement en guerre sur un point sans avoir le droit de l'être sur un autre.
C'est là une subtilité diplomatique d'un genre absolument nouveau et que j'ai quelque peine à comprendre. (Très bien ! très bien ! à droite.)
Messieurs, je ne sais pas ce que dirait le Parlement d'Angleterre à propos des incidents survenus à Madagascar. Mais la seule émotion causée chez nos voisins par ces récits vrais ou faux, ne nous indique-t-il pas combien vous êtes surveillés, avec quelle jalousie, et quelle inquiétude vous êtes suivis dans vos efforts pour étendre la puissance coloniale de la France?
Je ne dis pas que vous deviez vous alarmer outre mesure de ces méfiances, ni vous relâcher pour les dissiper de vos prétentions légitimes, ni rien abandonner de ce qui touche à vos droits et à vos intérêts.
Mais vous devez tout faire en même temps pour qu'aucun malentendu ne puisse s'élever sur vos intentions, pour diminuer toutes les chances de mésintelligence et de conflit, pour ôter même à l'imprévu tout ce que la prudence peut lui enlever.
La netteté dans le langage, la clarté dans les intentions, c'est là ce qui peut faire traverser sans péril les situations les plus difficiles. C'est le vague, au contraire, qui est périlleux. (Très bien ! très bien à droite.) C'est des nuages que peuvent sortir les orages. (Nouvelles marques d'approbation sur les mêmes bancs.)
Cette clarté, cette netteté, je ne les trouve pas dans les paroles de M. le ministre; je désire qu'il y en ait davantage dans ses actes. (Très bien et applaudissements à droite.)
M. le président. L'incident est clos.
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C. O. 12783
REC?
\REGO 26 JUL 33 /