616

3 Jain [SENAT] noises se relirèrent vers cette époque, elles disparurent peu à peu du Tonkin. Est-ce par suite de l'exécution de la condition à laquelle notre ministre avait consenti, ou n'est-ce pas par la vertu tout autrement sensible des mesures sucrées qu'à la même date le gouverneur de la Cochinchine prescrivait au commandant Rivière? Il est difficile de le dire. Les deux opinions ont été discutées et ont chacune leur vraisemblance, selon moi, d'ailleurs, tout à fait inégale.

DEBATS PARLEMENTAIRES

Cette condition était celle qui, dans la pensée de M. Bourée, devait équivaloir à l'ouverture du Yun-Nan.

Nous n'avons pu, messieurs, avec quelque soin que nous l'ayons examinée, y voir autre chose que la remise aux mains de la Chine de la clé même de la navigation du fleuve Rouge. Par cette clause, nous disposions, sans droit, sans raison, contrairement à la justice, contrairement au traité de 1874, d'un territoire qui ne nous appartenait pas. Tout, messieurs, dans cette partie de la convention M. Bourée fit les déclarations qu'on lui demandait; il les fit au mois de novembre, sans autorisation, sans instruction préalable, spontanément, sous sa responsabilité. Il écrivit une lettre d'un ton et dans des termes qu'il nous serait, encore aujourd'hui, impossible d'accepter.

Les troupes chinoises étaient au Tonkin, elles y étaient entrées sans droit; leur présence y était une menace pour les nôtres et constituait une violation formelle d'un territoire dont nous avions la défense. Eh bien, M. Bourée sollicitait le retrait des troupes chinoises, et voici dans quels termes: «Mon Gouvernement trouverait un gage significatif du bon vouloir de la Chine et de la confiance qu'elle accorderait à nos loyales déclarations, si elle consentait à reporter vers le Nord les troupes impériales venues du Kouang-Si et du Yun-Nan, et dont la présence dans le cercle des opérations que nos colonnes volantes doivent entreprendre contre les bandes aux pavillons noirs ou jaunes pourrait donner lieu à d'embarrassantes difficultés. Quelles ne seraient pas, en effet, les conséquences d'une méprise qui porterait nos soldats à attaquer ceux de l'Empereur?»

Quoiqu'il fût très vrai que nous n'en voulions nullement à la souveraineté territoriale du roi d'Annam, et que nous n'avions pas l'intention de conquérir ou de nous annexer le Tonkin, quoique cela fût vrai, M. Bourée n'en faisait pas moins une déclaration, à laquelle rien ne l'obligeait, qu'on n'avait aucun droit d'exiger de lui. Quoiqu'il fût aussi très vrai que nous ne voulions qu'appliquer purement et simplement le traité passé, il y a neuf ans, avec le roi Tu-Duc et dont nous avions donné communication au gouvernement impérial, sans que, de ce chef, aucune protestation, aucune objection même nous eût été opposée depuis, M. Bourée, indépendamment d'une déclaration qu'on n'avait nulle raison de lui demander, se livrait à des protestations encore plus inacceptables lorsqu'il disait: «Votre altesse me dit aujourd'hui que la Chine a un droit de suzeraineté sur l'Annam, mais c'est là un point qui n'est nullement mis en cause, et je ne vois pas quel intérêt il y aurait à le discuter puisque rien dans notre conduite n'implique la méconnaissance du principe que vous voulez bien rappeler.» (Rumeurs sur divers bancs.)

Si nous avions souscrit à ce langage, si nous avions approuvé de pareilles déclarations, de pareilles protestations, n'est-il pas vrai? nous aurions, par cette approbation, déchiré ou à peu près le traité de 1874, c'est-à-dire le véritable titre sur lequel nous nous appuyons.

Voilà, messieurs, quelle était la première condition de l'arrangement accepté par M. Bourée. Il y en avait une seconde, par laquelle il était convenu que la ville tonkinoise de Lao-Kai, terminus naturel de la navigation ascendante du fleuve Rouge, serait remise à la Chine, qui y établirait une douane, qui la considérerait comme lui appartenant, et de telle sorte, dit la dépêche de M. Bourée, que les produits étrangers ayant franchi cette barrière se trouveraient placés au delà, sous le régime ordinaire de tous les produits qui ont pénétré dans l'intérieur de la Chine par les ports ouverts.

Il y en avait une troisième qui donnait lieu à des objections d'un autre ordre, mais selon nous, également fortes.

233

Année 1883

DEBATS PARLEMENTAIRES

Année 1883

... un point parmi les informations relatives à ce traité, et donnant par suite plus de force à l'arrangement que notre agent à Pékin avait accepté, auxquelles nous n'avons pas cru devoir souscrire et dont l'acceptation parait avoir été complètement sauvegardée. M. Bourée ne nous a pas paru avoir près du gouvernement chinois une autorité suffisante pour parler au nom de la France.

Et le ministre de la marine ajoutait:

Nous les avons repoussées parce qu'elles nous ont paru dangereuses, illusoires et parfaitement destructives du traité de 1874. Si nous les avions acceptées, vous auriez eu droit de nous demander, et certainement plus d'un d'entre vous en aurait usé, ce que nous faisions des traités que nous étions chargés de maintenir, de quel droit nous permettions de mettre à néant la signature de la France.

(Très bien! à gauche.)

M. de Gavardie: Il fallait l'y laisser... (Rumeurs à gauche.) Comment ne peut-on pas dire cela?

(Voix à gauche: Non! - N'interrompez pas M. le ministre....)

Lorsque nous avons nommé, pour la remplacer, un agent d'un esprit conciliant, d'une rare intelligence, et que nous lui avons donné pour mission de se montrer large et facile à toutes les ouvertures qui pourraient lui être faites; nous voulions donner un nouveau témoignage de nos bonnes dispositions.

Dans les entretiens qu'il m'est arrivé d'avoir avec l'ambassadeur de Chine à Paris, qui n'avait plus de relations avec le département depuis près d'une année, je ne lui ai pas fait mystère de notre désir d'éviter tout démêlé, lequel n'avait de limite que les engagements que nous avons pris et les engagements qui ont été contractés envers nous, et je dois dire qu'à cette heure rien ne nous donne lieu de croire qu'on nourrisse en Chine la pensée d'une rupture.

Car, messieurs, il ne faut pas s'y tromper. Et ces conventions, messieurs, si longuement élaborées et qui inspiraient de telles armes, ces conventions auxquelles notre ministre à Pékin attachait une valeur que nous pouvions leur reconnaître, il n'est pas sûr qu'elles aient jamais été acceptées par le gouvernement chinois; il n'est pas sûr qu'elles aient jamais été souscrites.

Vous avez pu lire, il y a quelques jours, dans un journal conservateur, une conversation, très probablement authentique et qu'on n'a point démentie, entre un diplomate en Chine, de laquelle il résulte clairement que si ces conventions ont été soumises à l'examen du Tsong-li-Yamen, il n'y a jamais donné son approbation.

Et quand même ces lignes n'existeraient pas, je demande, messieurs, ce que c'est que toutes ces négociations, toutes ces transactions, toutes ces conventions avec la Chine, si elles ne sont pas, en fait, la reconnaissance d'un droit que la Chine ne peut posséder sans que nous n'en ayons plus aucun au Tonkin...

Le télégramme du 29 décembre, parmi les lignes qui sont un démenti formel à cette assertion, lignes décisives, à moins qu'elles ne soient absolument dépourvues de sens, contenait une condition dont il donnait une idée, et c'était, à coup sûr, la plus séduisante, qu'il énonçait en ces termes: Reconnaissance du protectorat de la France au Tonkin, sauf sur une zone à délimiter le long de la frontière.

Cette reconnaissance, c'était déjà beaucoup que de l'accepter, car on reconnaissait ainsi implicitement à la Chine le droit de la refuser. Mais on conçoit toutefois que le désir de donner à un grand empire fier de sa population et de son territoire immense, jaloux de conserver les souvenirs de son passé, une satisfaction morale et de maintenir à ce prix les bonnes relations que nous avions avec lui, on conçoit parfaitement qu'un pareil désir eût conduit notre agent à accepter une pareille clause.

On conçoit de même que, si une rectification de frontières paraissait nécessaire à la Chine pour sa sûreté, notre agent s'engageât, en notre nom, à l'obtenir du roi d'Annam.

Mais il n'était plus question d'une zone à délimiter le long de la frontière, il s'agissait en réalité de diviser toute la région qui est au nord du fleuve Rouge par une ligne de démarcation à tracer en des points qui n'étaient pas déterminés, la partie au nord de cette ligne devant être placée sous l'autorité de la Chine, celle qui est au sud devant rester sous la police de la France.

Ce n'était pas la reconnaître le protectorat de la France, c'était purement et simplement le partager. Or, nous voulons bien être les amis de la Chine, et c'est précisément pour cette raison que, loin de nourrir la pensée d'attenter à l'intégrité de son territoire, nous ne voulons pas même être ses voisins immédiats, séparés d'elle par une ligne simplement idéale.

Nous voulons vivre avec la Chine en bons termes, sur le pied de relations cordiales, et c'est pour cela que nous ne pouvions accepter une coopération qui aurait ouvert la porte à mille manœuvres, qui nous aurait imposé des charges dont il était impossible de mesurer le poids, qui aurait ouvert une source intarissable de prétentions rivales, de démêlés et de conflits.

Nous ne pouvions pas souscrire à cette condition.

Il y avait un quatrième point sur lequel je n'ai pas à m'appesantir, à savoir que cet état de choses serait placé sous la garantie commune de la France et de la Chine. Je ne m'y arrête pas parce que, en présence de ce qui se passe, de ce que nous savons aujourd'hui, en présence de la connivence qui n'a jamais cessé entre l'Annam et la Chine, une pareille condition a vraiment quelque chose de dérisoire.

Telles étaient, messieurs, les conditions de...

à peine ces pourparlers étaient-ils terminés que, dans une lettre d'un caractère extrêmement courtois - c'est M. Bourée qui le dit - nous devons l'en croire, car il n'a pas cru devoir nous faire connaître cette lettre - le Tsong-li-Yamen faisait des contre-propositions qui bouleversaient de fond en comble le travail accompli; il ne s'agissait plus de convention, de traité; de quoi s'agissait-il donc? Il s'agissait d'une conférence dans laquelle aurait été admis un plénipotentiaire annamite et dont les membres auraient été nommés d'un commun accord entre les gouvernements de l'Extrême-Orient.

A peine les conventions que je viens de vous exposer sommairement, avaient-elles commencé à transpirer; à peine étaient-elles connues que, parmi les indigènes, d'une part, et nos nationaux en Chine et en Cochinchine, d'autre part, il n'y eut qu'un cri; on y vit aussitôt l'indice de notre prochain départ, le triste prélude de l'abandon définitif d'une entreprise que nous poursuivions depuis neuf ans.

M. le ministre de la marine, interprète de ces sentiments, adressait, à la date du 20 février, le jour même où nous entrions aux affaires, au ministre des affaires étrangères, une lettre où ces inquiétudes faisaient jour, dans un langage caractéristique.

Les journaux de Chine, disait cette lettre, publient à propos du projet de traité conclu entre notre ministre et le Tsong-li-Yamen; je ne relèverai pas leurs insinuations, qui ont provoqué dans l'opinion un mouvement que je ne saurais trop appeler sur ce point votre haute attention.

(Très bien! à gauche.)

Mais, messieurs, il faut bien qu'on sache que partout où s'élèvera entre la France et une puissance quelconque un démêlé, nous nous montrerons pressés de chercher les moyens de l'aplanir et heureux de les trouver.

Si la Chine croît avoir au Tonkin d'autres intérêts que ceux de son commerce, ceux de la sécurité et de l'ordre que nous sommes chargés d'y rétablir, nous n'avons jamais eu la pensée de nous refuser a priori à toute proposition d'arrangement qui serait compatible avec nos droits.

Nous savons tenir compte de la dignité du gouvernement d'un peuple immense et du prix qu'il peut être forcé d'attacher à de certaines concessions flatteuses pour son orgueil national.

Lorsque nous avons rappelé M. Bourée, nous avons, néanmoins, maintenu à son égard une attitude conciliante.

Dans les entretiens qu'il m'est arrivé d'avoir avec l'ambassadeur de Chine à Paris, qui n'avait plus de relations avec le département depuis près d'une année, je ne lui ai pas fait mystère de notre désir d'éviter tout démêlé...

La Chine, messieurs, désire être en sûreté chez elle et elle a raison. Certes, si elle est exposée à quelques périls, en butte à quelques menaces, ce ne sera pas de notre côté. S'il lui convient d'ouvrir au commerce de l'Occident ses provinces du midi, nous en serons heureux; s'il lui convient mieux de rester hermétiquement fermée aux produits et aux influences de l'Europe, nous n'avons rien à dire, mais ce que nous ne pourrions admettre, c'est que, hors la Chine, nous ayons à compter avec l'empire du Milieu.

Nous avons la ferme confiance que la Chine, dont les intérêts au Tonkin sont non pas opposés mais identiques aux nôtres, ne se laissera pas entraîner à une immixtion que nous ne pourrions pas supporter.

Nous savons, messieurs, qu'on travaille à exciter la Chine et nous savons qui l'excite. (Très bien! à gauche. Mouvement.)

Nous voyons des passions, qu'on devait croire assoupies pour toujours, se réveiller avec violence. Nous espérons qu'à force de sang-froid, de patience, de mesure, nous aurons raison de ces passions, nous ferons tomber cette colère apparente, nous donnerons à cette fumée le temps de se dissiper.

Nous pensons aussi que la Chine ne se laissera pas entraîner.

Sur ce point, je dois l'avouer, il s'est élevé entre nous et notre ancien ministre en Chine une différence d'appréciation. La nôtre, messieurs, repose sur des informations multipliées, approfondies, impartiales.

On a bien dit tout ce que disent nos agents en Chine, l'opinion unanime de tous ceux qui ont vécu dans ce pays, qui l'ont parcouru, qui l'ont habité et observé, et les aveux même des fonctionnaires chinois de l'ordre le plus élevé, tout cela ne signifie rien, tout cela est sans valeur ou bien il est avéré, il est certain que la Chine, sa sécurité garantie et son amour-propre mis à couvert, n'aura pas la pensée d'intervenir dans une affaire où elle n'a ni droit ni intérêt.

(Très bien! très bien! et applaudissements prolongés à gauche.)

DÉPÔT DE RAPPORT

M. le président: M. Gouin a la parole pour le dépôt d'un rapport.

M. Gouin: J'ai l'honneur de déposer sur le bureau du Sénat un rapport fait au nom de la commission des finances sur un projet de...

Share This Page