614
3 Juin (SÉNAT)
DÉBATS PARLEMENTAIRES
Je ne dirai pas répandre, mais tenter de répandre que la Chine, avec ses 250 millions d'habitants, son influence sur nos intérêts, est un pays avec lequel il est essentiel de réduire les tensions.
Je désire adresser une question à M. le ministre des affaires étrangères qui a bien voulu l'accepter.
Permettez-moi de vous indiquer sur quels points j'entends surtout la faire porter.
Les bruits auxquels je viens de faire allusion, les rumeurs alarmantes répandues dans les journaux, ont été récoltés un peu partout.
J'ai été frappé de la diversité d'origine de ces nouvelles à sensation.
Il y a, vous ne l'ignorez pas, un certain nombre de journaux étrangers qui sont toujours heureux d'enregistrer, de commenter, d'augmenter, si ce n'est même d'inventer des nouvelles inquiétantes pour nous, défavorables et nuisibles à nos entreprises.
M. le comte de Saint Vallier. Chez quelques-uns de ces journaux, c'est un véritable parti pris, notamment chez quelques feuilles anglaises qui, à toute occasion, sous tous les régimes, non pas seulement aujourd'hui, mais chaque fois que la France tente une entreprise coloniale ou extérieure, ont cherché à l'effrayer sur les dangers qui allaient la menacer.
C'est un courant de ce genre, peu sérieux, et reposant sur rien de solide, que nous rencontrons à l'heure actuelle dans un trop grand nombre de journaux, qui ont eu le tort de recueillir et de reproduire des nouvelles à sensation, des nouvelles alarmantes de toute nature.
J'ai entendu annoncer l'évacuation de la ville de Hanoï par nos troupes.
On a représenté sous le jour le plus faux, sous les couleurs les plus contraires à la réalité, la situation, l'organisation véritables de l'empire chinois.
Il faut réagir contre tous ces faits.
Il s'est fait aussi une sorte de légende au sujet d'un traité dont il a déjà été parlé ici, du traité négocié par M. Bourée, sans le connaître, sans en savoir les termes.
M. Buffet. Nous ne le connaissons pas.
M. le comte de Saint Vallier. Et ces affirmations ont été telles que, pour ma part, j'en ai été fort ému et qu'aussitôt élu membre de votre commission pour l'examen de la demande de crédit, j'ai pressé M. le ministre des affaires étrangères de nous communiquer le texte de ce traité.
Le ministre a déféré à cette demande, et, après examen, la commission a estimé qu'il y avait des clauses inacceptables.
M. le président. N'interrompez pas, messieurs.
M. le comte de Saint-Vallier. Vous êtes un peu impatients, messieurs, permettez-moi de continuer.
Un des objets qu'avait en vue la commission était de réclamer cette communication devant le Sénat.
Notre agent à Pékin avait consenti à certaines conditions qui ont amené la France au Tonkin, sauf une zone à délimiter qui devait amener son rappel.
Nous avons pu déjà donner l'ordre de départ à certaines troupes ; de plus, nous avons l'espérance qu'avant la fin du mois de juin, le Chasseur et les transports qu'il porte seront arrivés au Tonkin.
Au commencement du mois de juillet, il y aura sur les lieux des forces imposantes, suffisantes, nous l'espérons, pour parer à toute éventualité et même pour mener à bien l'entreprise que nous avons commencée.
Je comprends, dis-je, que des esprits sincères désirent savoir à quoi s'en tenir ; je comprends qu'ils sollicitent et qu'ils attendent du Gouvernement une explication.
En terminant, messieurs, qu'il me soit permis de rappeler les derniers mots du discours qu'il y a deux mois et demi j'ai prononcé ici sur cette même question du Tonkin.
Un malheur cruel est arrivé, messieurs ; une vaillante petite troupe placée dans une situation qui fixait sur elle depuis quinze mois tous les yeux et tous les cœurs a été mutilée.
Ces braves ont péri, selon toute vraisemblance, dans une embuscade.
Notre politique au Tonkin n'a pas été seulement mauvaise, elle a été hésitante, irréfléchie, incohérente, marquée par de continuels changements et les résolutions les plus contradictoires.
Je ne puis plus dire maintenant au Gouvernement, comme le 13 mars dernier : « Agissez promptement, ou retirez nos troupes ! »
Ce coup nous atteignant à une pareille heure, dans un moment où nous nous occupions, vous savez avec quelle ardeur, des affaires du Tonkin, a produit et devait produire une profonde émotion.
Il n'était pas fait pour ébranler notre confiance dans le succès et le succès prochain de notre juste entreprise.
M. le comte de Tréverret. La curiosité est bien légitime en pareille matière.
M. le comte de Saint Vallier. Le ministre a fait connaître ce traité à la commission.
M. le vicomte de Lorgeril. Nous ne le connaissons pas.
M. le président. N'interrompez pas, monsieur de Lorgeril.
M. le comte de Saint-Vallier. Je viens demander ce que vous réclamez, je viens en demander la production.
Je cite ce fait pour vous montrer le développement pris par ce courant de fausses nouvelles.
Je crois que le Gouvernement peut donner quelques explications, quelques indications de nature à faire tomber ces rumeurs alarmantes et à rassurer l'opinion.
Ce qu'on a le plus exploité pour tenter d'alarmer, c'est la prétendue déclaration d'une guerre avec la Chine.
On a annoncé que des troupes chinoises embarqueraient pour le Tonkin.
Je viens dire : « Agissez, et agissez vigoureusement et sans perdre une heure ; pas de demi-mesures, pas de dispositions insuffisantes ; prenez toutes les mesures nécessaires. »
Nous espérons, messieurs, que les forces déjà envoyées suffiront ; si elles ne suffisent pas, nous n'hésiterions pas à venir vous demander les moyens de faire un nouvel effort.
Nous avons la certitude que vous ne les refuseriez pas.
Il y a des heures où toutes les divisions tombent, où toutes les volontés s'unissent dans un même sentiment, celui d'un devoir patriotique à accomplir.
M. le président. La parole est à M. le ministre des affaires étrangères.
M. Challemel Lacour, ministre des affaires étrangères. Messieurs, le jour même où a été voté définitivement le projet de loi sur le Tonkin, le Gouvernement, en présence de la nouvelle douloureuse qui venait de lui parvenir, avait un devoir impérieux à remplir.
Il devait hâter le plus possible l'exécution de la loi et prendre immédiatement toutes les mesures nécessaires pour assurer la protection de nos troupes.
Je réponds à la question qui m'a été posée par M. le comte de Saint-Vallier ; c'est celle qui concerne nos relations avec la Chine et le traité que nous n'avons pas accepté.
Quoique les deux Chambres soient indépendantes et séparées, elles ne sont cependant pas à ce point que ce qui se dit devant l'une d'elles soit ignoré de l'autre.
Vous savez, messieurs, que plusieurs navires ont déjà appareillé, emportant un nombre considérable d'hommes.
Le ministre avait demandé au rapporteur de n'en pas citer les clauses à la tribune.
Aujourd'hui, en présence de l'émotion qui s'est produite, j'ai demandé à M. le ministre des affaires étrangères s'il croyait toujours nécessaire de maintenir le secret sur ces clauses.
Le second point à remarquer, c'est qu'il n'y a jamais eu de traité, c'est qu'il n'y a pas eu même de convention proprement dite.
Il y a eu des pourparlers prolongés qui ont abouti à un projet d'arrangement sur des bases vaguement esquissées et qui ont été, présentées au Gouvernement sous des formes diverses et peu concordantes entre elles.
Il a été stipulé, en premier lieu, que les troupes chinoises qui se trouvaient au Tonkin se retireraient vers le nord, dans leurs provinces respectives.
M. Bourée a entamé ces négociations sous l'empire d'une pensée que nous considérons comme très exagérée : c'est qu'à cette époque, c'est-à-dire en octobre et en novembre 1882, une guerre entre la Chine et la France au sujet du Tonkin était imminente, inévitable.
C'est cette espèce de memorandum qui, dans une série de paragraphes numérotés, contenait les différentes conditions de l'arrangement qui avait été discuté et à peu près convenu entre notre ministre à Pékin et le vice-roi de Pé-Tchi-Li.
L'exposé de ces conditions ne présentait d'ailleurs aucune précision ; il était mêlé de considérations, de discussions, de justifications qui n'étaient pas de nature à la rendre plus claire.
On pouvait en dégager trois ou quatre conditions qui, toutes, nous paraissaient alors, et qui, à l'heure où nous sommes, après ce que nous savons, nous paraissent encore inacceptables.
Nous n'avions aucune vue d'annexion sur le Yunnan.
Da quel droit la Chine nous demandait-elle une pareille déclaration ? En quelle obligation avions-nous de la lui faire ?
Quoi qu'il en soit, les troupes chinoises se sont retirées du Tonkin.
Année 1883
DÉBATS PARLEMENTAIRES
237
645
3 Juin [SÉNAT]
...
Page 646
...
Page 647
...
Page 648
...
Page 649
...
Page 650
...
Page 651
...
Page 652
...
Page 653
...
Page 654
...
Page 655
...
Page 656
...
Page 657
...
Page 658
...
Page 659
...
Page 660
...
Page 661
...
Page 662
...
Page 663
...
Page 664
...
Page 665
...
Page 666
...
Page 667
...
Page 668
...
Page 669
...
Page 670
...
Page 671
...
Page 672
...
Page 673
...
Page 674
...
Page 675
...
Page 676
...
Page 677
...
Page 678
...
Page 679
...
Page 680
...
Page 681
...
Page 682
...
Page 683
...
Page 684
...
Page 685
...
Page 686
...
Page 687
...
Page 688
...
Page 689
...
Page 690
...
Page 691
...
Page 692
...
Page 693
...
Page 694
...
Page 695
...
Page 696
...
Page 697
...
Page 698
...
Page 699
...
Page 700
...