16 Mai (CHAMBRE!
de décourager nos adversaires; c'est là qu'il importe de dissiper toutes les incertitudes et de bien marquer la politique dans laquelle nous entrons. Selon que nos propositions seront accueillies ou qu'elles seront rejetées par le roi d'Annam, il peut y avoir quelque différence dans notre action. Dans le premier cas, notre action sera évidemment pacifique, à moins que nous n'ayons à triompher de la malveillance de quelques fonctionnaires; si, au contraire, nos propositions sont rejetées, nous avons à redouter de très vives protestations, mais d'assez faibles résistances.
En somme, la différence sera plus apparente que réelle, car le roi d'Annam a accepté solennellement le traité de 1874 et on ne voit pas que cette acceptation ait beaucoup influé sur sa conduite.
Les difficultés ne seront pas plus grandes au regard des puissances étrangères; nous n'avons à craindre l'immixtion de personne; nous savons que les efforts tentés par la cour de Hué pour intéresser dans cette question diverses puissances, ont été absolument et définitivement repoussés.
Quant à la Chine, nous nous en sommes expliqués: nous croyons qu'elle n'a ni la pensée, ni la volonté, ni le droit d'intervenir.
Ce qu'il faut donc, messieurs, pour établir, pour affermir notre protectorat, ce qui nous a paru nécessaire, ce qui nous paraît suffisant, c'est de prendre dans la partie la plus peuplée, la plus riche, la plus laborieuse du Tonkin, dans ce delta où se trouvent entassés les sept dixièmes de la population, une position solide; c'est de nous établir sur un certain nombre de points, toujours les mêmes, depuis longtemps désignés par l'expérience, et de nous y établir de manière que, par le nombre de nos soldats, par leur installation, il soit désormais indubitable, même pour les plus sceptiques, que nous sommes au Tonkin d'une manière définitive.
Je sais que ce procédé semble insuffisant à certaines personnes qui voudraient nous voir étendre plus loin notre action. Mais il ne nous convient pas, il ne nous paraît ni sage, ni nécessaire, ni même utile de pénétrer dans des contrées inhospitalières, malsaines et mal peuplées.
Je sais que d'autres, - et M. Georges Perin est de ce nombre, — prédisent que nous ne nous arrêterons pas où nous voulons, que rien que par les nécessités de la police, c'est ce qu'il disait tout à l'heure...
M. Georges Perin. Certainement. M. le ministre, nous devrons poursuivre les brigands, les pirates jusque dans leurs retraites les plus éloignées.
Je lui réponds encore une fois que nous avons la certitude qu'une fois exterminés des seules régions où il y a pour eux des tentations et des ressources, condamnés à mourir de faim, faute de proie, ils seront bien obligés de venir à composition.
Le but et l'effet de cette occupation, c'est d'abord de nous établir en sûreté dans un certain nombre de forteresses qu'il nous serait à la fois nécessaire et difficile de prendre plus tard, si nous négligions de nous en emparer aujourd'hui ou si elles se trouvaient défendues par une force de quelque valeur; c'est de nous fournir une base d'opération derrière laquelle nous puissions attendre, sans trouble et sans inquiétude, le jour certainement prochain, où le roi Ya-Duc reconnaîtra que, s'il veut conserver sa souveraineté sur le Tonkin, s'il veut continuer à recevoir la part de tributs qui lui revient, il n'a rien de mieux à faire que de s'entendre avec nous.
Enfin, messieurs, cette occupation devra rendre l'espérance à nos amis quelque peu découragés, leur donner la certitude qu'ils n'ont plus désormais à craindre les vengeances des mandarins, leurs ennemis.
A propos de cette occupation, il y a quelques observations à faire; je les abrégerai le plus que je pourrai. La première, c'est que nous entendons très fermement que cette occupation ne soit pas pour nous une charge. Non pas que, comme l'a dit M. Georges Perin, nous voulions faire de cette population de 7 à 8 millions d'hommes laborieux et pauvres une colonie d'exploitation. Non, nous ne le voulons pas. Il nous paraît suffisant, pour nous dédommager, d'assurer à notre commerce un vaste champ d'affaires, d'ouvrir une voie nouvelle pour le négoce. Mais, enfin, nous ne sommes pas obligés de faire à nos frais la police du Tonkin. Nous nous sommes engagés par le traité de 1874 à prêter gratuitement, et sur sa demande, au roi Ta-Duc notre concours pour rétablir la paix et la sécurité dans le Tonkin; gratuitement et sur sa demande; mais à une condition qui, sans être énoncée, n'en est pas moins indiscutable: c'est que le roi Ta-Duc ne sera pas le perturbateur de ses États, l'artisan même de désordres qui auraient pour but, sinon pour effet, de rendre notre occupation impossible; la justice, le sens commun, la raison, tout concourt à dire que l'ordre doit être rétabli aux frais de ceux qui l'ont troublé.
J'ajoute qu'en ce qui touche le recouvrement de nos dépenses, nous avons en main le moyen de l'effectuer. Le traité de commerce, non plus le traité d'amitié -- mais le traité de commerce du 6 août 1874 nous donne le droit d'établir près des receveurs des douanes des fonctionnaires français pour assurer la perception des taxes. Ce droit nous a été confirmé depuis par la nécessité où nous avons été d'avoir nous-mêmes des percepteurs afin de rentrer dans les avances que nous avons faites, au nom de l'Annam, à l'Espagne à laquelle nous avons payé son indemnité de guerre.
Nous vous demandons, messieurs, de régulariser cette situation, d'étendre cette organisation; et nous pouvons vous assurer qu'il nous sera très facile de rentrer non seulement dans les dépenses que nous avons déjà faites, mais dans celles que nous allons faire, sans accabler les Tonkinois. Non, comme le croit M. Georges Perin, nous n'avons pas l'intention de les accabler. Lorsque nous sommes amenés par la nécessité de défendre nos intérêts à pénétrer dans un pays barbare, étranger à la civilisation, lorsque nous finissons par être obligés de nous y établir, nous estimons que nous prenons à l'égard de ces populations un véritable engagement; nous contractons envers elles des obligations. Sans nous donner orgueilleusement comme investis d'un apostolat, nous croyons que le moins que nous puissions faire, du moment où notre action se fait sentir, c'est qu'elle s'exerce conformément aux règles de la civilisation qui est la nôtre, conformément aux principes de justice et d'équité sociale, tels que nous les comprenons. (Très bien, très bien !)
Nous connaissons à peu près, dès aujourd'hui, le rendement des impôts au Tonkin. Je n'établirai pas cependant, avec M. Georges Perin, une discussion sur ce point. Ce que nous pouvons affirmer, sans les chiffrer, c'est que les dilapidations, les exactions, la déperdition doublent, triplent, décuplent peut-être les charges qui pèsent sur les Tonkinois. Je pourrais vous citer vingt exemples, un seul suffira: la ferme de l'opium, concédée récemment au chiffre de 700,000 francs, a rapporté le même jour au fonctionnaire chargé de la donner une autre somme de 700,000 francs. C'est un exemple entre beaucoup d'autres.
Nous croyons, dans tous les cas, sans entrer dans des détails dont les éléments précis nous feraient peut-être défaut à l'heure qu'il est, que nous pouvons augmenter dans une très notable proportion le rendement des impôts, non seulement sans grever, les Tonkinois, mais en leur apportant un soulagement.
Année 1883
Année 1883
M. Frédéric Passy.
M. le président. La parole est à M. Frédéric Passy.
...
DÉBATS PARLEMENTAIRES
les plus autorisés de l'Angleterre, sont, quoi qu'on en puisse dire, l'histoire de l'Angleterre et les déclarations des hommes
l'Angleterre, l'empire des Indes en particulier, n'ont pas toujours été des entreprises avantageuses à la nation prise dans son ensemble. Je pourrais en produire les preuves si je n'avais promis d'être bref... (Interruption.) Je vais les produire puisque la Chambre m'y force. (Exclamations.)
M. Georges Brame. Citez-les, puisqu'on paraît contester !
Enfin, messieurs, et c'est là ma dernière observation, nous avons pensé qu'il importait de vous présenter le projet en discussion, bien loin d'avoir été pour nous un motif d'hésitation, du moment où nous prenions une position nouvelle au Tonkin, de la caractériser nettement, de bien la définir; et c'est pourquoi nous avons jugé qu'il était nécessaire de déclarer que nous voulions placer à la tête de l'administration un commissaire général civil. Il nous a paru qu'il serait inutile et peut-être dangereux chez ce peuple apaisé, craintif, de conserver à notre protectorat le caractère d'une occupation militaire. Non pas, messieurs, que nous ayons le moins du monde diff...
Voix diverses. A demain ! - A jeudi !
M. Frédéric Passy. Messieurs, je ne serai pas long... (Parlez, parlez !)
M. Frédéric Passy. Messieurs, sans allonger la discussion, je rappelle que notre grand économiste Jean-Baptiste Say, après avoir tracé de la compagnie des Indes un tableau qui n'est pas flatteur, en a dressé le bilan, et a constaté, chiffres en main, que les colonies fondées par la force sont, au point de vue économique, dans les mêmes charges, que la meilleure des colonies fondées sur la force.
Je rappelle que l'illustre Charles Comte a établi par des chiffres incontestables la même vérité, et a démontré, pièces en mains, qu'il n'y a pas un pays librement ouvert à notre commerce qui ne nous rapporte plus, et sans les mêmes charges, que la meilleure des colonies fondées sur la force.
Franklin a été plus énergique encore; j'engage ceux qui se récrient à lui demander son avis.
Le chef du bureau du commerce en Angleterre, M. Porter, a fait et exposé devant ses compatriotes, en 1840, la même constatation.
En 1849, sir Charles Wood, ministre compétent, déclarait devant le Parlement "que l'époque à plus de 95 millions de livres sterling, la dette consolidée de l'Inde s'élevait à cette époque, c'est-à-dire à 2 milliards et demi de francs pour le moins, à quoi il fallait ajouter la dette flottante et d'autres charges diverses qui portaient le passif à quatre milliards, sans préjudice, pour l'année courante, d'un déficit prévu de plus de 250 millions."
M. Paul Bert. C'est pour cela que les Anglais viennent de prendre la Nouvelle-Guinée !
M. Frédéric Passy. Je me contente de ces preuves, et je répète que les colonies véritables, les colonies prospères, productives, enviables, ce ne sont pas les colonies qui se créent manu militari, ce ne sont pas les colonies dans lesquelles on envoie des soldats et pas d'émigrants (C'est très-vrai !), ce sont les colonies dans lesquelles il y a des immigrations naturelles, les colonies dans lesquelles il y a des marchés, des débouchés réellement commerciaux, c'est-à-dire ouverts au commerce par le commerce, et non pas simplement des marchés qui ne sont que des apparences de possessions militaires. (Bruit.)
On nous parlait tout à l'heure des immenses richesses de ce pays du Tonkin, et, à côté des richesses, on nous montrait des populations malheureuses qui nous appellent, qui soupirent après notre venue, comptant sur la main généreuse de la France pour les délivrer du joug des oppresseurs. On nous montrait aussi ces 400,000 ou 800,000 chrétiens, dont nous avons, paraît-il, à protéger la foi, qui attendent que nous venions les défendre contre l'intolérance des idolâtres maîtres du pays.
Eh bien, messieurs, je ne puis pas m'empêcher de me souvenir... La Chambre ne s'étonnera pas si je me borne à donner cette indication... Je ne puis m'empêcher de me souvenir, dis-je, qu'il n'y a pas une conquête, ni dans les temps anciens, ni dans les temps modernes, qui n'ait prétendu, soit se justifier par le droit historique, le seul droit que M. le ministre reconnaisse à la Chine, soit s'appuyer sur les sympathies des populations pour lesquelles la venue de l'étranger était la délivrance.
M. Paul Bert. Il y en a 20,000 qui se sont fait massacrer pour nous !
M. Frédéric Passy. Je n'en veux pas dire davantage; j'ai promis d'être court et je tiens ma promesse. Je ne suis pas, comme M. Georges Perin, un impénitent de l'opposition. Je n'appartiens ni à l'opposition du côté où siège mon honorable collègue, ni à celle du côté où siège l'honorable M. Delafosse.
Je ne me réclame pour dire ce que je dis, pour faire l'effort possible, très pénible, de contrister peut-être un certain nombre de collègues, parmi lesquels je demande à ceux qui sont en face de moi la permission de les compter, je ne me réclame, messieurs, que de ce que je crois la raison et le devoir. (Très bien !)
Je suis convaincu que nous nous engageons dans un inconnu, qui peut bien tourner, - c'est possible, et je le souhaite ardemment, parce que je ne pense pas que les observations que je présente réussissent à entraîner la majorité de la Chambre...
M. Laroche-Joubert. Tant pis !
M. Frédéric Passy. C'est de cette façon que se sont formées les colonies sérieuses, les colonies utiles, les colonies avantageuses à la mère-patrie, les seules qui, au lieu de lui coûter, rapportent ou tout au moins apportent plus qu'elles ne coûtent. C'est ainsi que se sont formées, particulièrement, du jour où elles ont commencé à vivre de leur propre vie et à se développer pour devenir les merveilles qu'elles sont devenues, les grandes colonies de l'Australie, colonies qui, en réalité, sont indépendantes; qui, malgré l'apparence du nom et la suzeraineté lointaine de la reine de la Grande-Bretagne, sont des républiques, de vraies républiques, s'administrant et se gouvernant elles-mêmes, mais restant, parce qu'on respecte leur indépendance, en relations d'amitié, de famille et de nationalité avec la mère-patrie à laquelle elles ne demandent ni soldats, ni impôts.
Nous avons, nous, Français, une colonie, une seule, qui soit dans ce cas et qui nous rapporte plus qu'elle ne nous coûte; et c'est une colonie qui ne nous appartient pas : c'est La Plata qui a été nommée tout à l'heure à cette tribune. Là, nous avons des relations commerciales...
M. le rapporteur. Je demande la parole.
M. Frédéric Passy. Là, des Français font des échanges qui leur rapportent et nous rapportent. Nous y importons et nous en exportons. Voilà la véritable colonie.
M. Laroche-Joubert. C'est très vrai, ce que vous dites là !
M. Frédéric Passy. Quant aux colonies qui se créent artificiellement par la force armée, elles ne sont pas, au point de vue économique, et elles ne peuvent pas être des colonies prospères et avantageuses. Et, à d'autres points de vue, ce sont bien souvent des colonies dangereuses.
Vous voyez, messieurs, que voilà une précision qui n'est guère précise, et qu'à l'heure où nous sommes, nous ne savons pas nous-mêmes exactement dans quelle situation se trouve le Gouvernement, dans quelle mesure nous sommes engagés et dans quelle mesure la France, par le fait du Gouvernement ou par le nôtre, est et pourra être engagée. (Interruptions.)
Cette remarque, à elle seule, me paraît justifier soit ceux qui, comme le disait tout à l'heure M. le ministre à l'adresse de M. Perin, par la persévérance d'une opposition ancienne, croient devoir refuser le vote qui nous est demandé, soit ceux qui, justement préoccupés de l'avenir, se souvenant des entraînements trop nombreux à la suite desquels la France et cette Chambre peut-être se sont trouvées engagées plus avant qu'elles ne l'auraient voulu et qu'elles n'auraient consenti à l'être si elles avaient été averties des conséquences ultérieures, craignent d'engager la responsabilité de leur pays et la leur dans la proportion dans laquelle elle pèse sur chacun de nous dans un avenir qui, quoiqu'on en puisse dire, est l'inconnu. (Très bien sur plusieurs bancs. - Mouvements divers.)
J'ai dit, messieurs, que je serais très court, et par conséquent je ne veux pas discuter tous les arguments que nous avons entendu apporter à cette tribune ou que nous avons trouvés développés dans le rapport de la commission, mais je ne saurais, tout au moins, m'abstenir de m'associer, de toute mon énergie, à quelques-unes des paroles de l'honorable M. Perin, qui ont tout à l'heure soulevé sur une partie des bancs de la Chambre les plus vives réclamations.
Oui, messieurs, il est parfaitement exact...
M. Frédéric Passy. Messieurs, sans allonger la discussion, je rappelle que notre grand économiste Jean-Baptiste Say, après avoir tracé de la compagnie des Indes un tableau qui n'est pas flatteur, en a dressé le bilan, et a constaté, chiffres en main...
M. Blancsubé, rapporteur, se dirige vers la tribune.
Voix nombreuses. Aux voix ! aux voix ! - La clôture !
M. le président. M. Blancsubé a la parole contre la clôture.