944 16 Mai [CHAMBRE]

Le traité de 1874 avait pour principal objet de donner au gouvernement d'Annam les moyens de maintenir, avec notre concours, l'ordre et la tranquillité dans ses Etats, notamment contre les brigands si connus sous le nom de Pavillons Noirs. Eh bien! messieurs, il est aujourd'hui établi, par les témoignages les plus certains, par l'aveu même des ministres du roi Ta-Duc, que c'est lui-même qui entretient à sa solde les Pavillons-Noirs, que nous étions chargés de l'aider à réprimer.

DEBATS PARLEMENTAIRES

ressources commerciales, les voies de communication, l'esprit des populations, les complications possibles, où toutes les difficultés ont été présentées avec force, où toutes les objections ont été soulevées, ces discussions, il faut le reconnaître, donnent un singulier relief, une valeur bien remarquable, à des volontés si persistantes et si éclairées. (Très bien! très bien!)

Mais, messieurs, il faut reconnaître que si les volontés n'ont pas varié, il n'en a pas été de même de la politique. Là, il a régné une trop grande et une trop longue incertitude.

Le traité de 1874 avait un autre objet, c'était d'établir la parfaite indépendance de l'Annam à l'égard de toute autre puissance. Il est avéré aujourd'hui, il est évident, il est patent que c'est le gouvernement d'Annam lui-même, que c'est le roi Ta-Duc qui a réveillé les prétentions assoupies de la Chine; qui entretient avec elle des manoeuvres, des intelligences dont le but est de faire naître entre elle et nous des démêlés qui n'ont absolument aucune raison d'être.

De là, messieurs, la situation dans laquelle nous nous trouvons, situation que M. Delafosse, aussi bien que M. Georges Perin, ont, avec grande raison, déclarée fausse, pénible, intolérable.

Que sommes-nous au Tonkin? Sommes-nous les amis ou les adversaires du roi d'Annam? Sommes-nous des protecteurs ou bien des barbares avec lesquels on a traité par force et dont il faut se débarrasser à tout prix? Le traité de 1874 subsiste-t-il encore ou bien n'en reste-t-il que des lambeaux sans valeur? Voilà ce que l'on se demande dans tout l'Orient, ce qu'on se demande en Chine, ce qu'on se demande dans le royaume d'Annam. Voilà la question qu'on se pose en Europe où il règne une fâcheuse incertitude sur nos desseins, et où cette incertitude donne lieu à des commentaires, à des interprétations et à des prévisions qui ne sont pas, on est bien forcé d'en convenir, profitables à notre crédit.(Très bien très bien! et vifs applaudissements.)

Aussi, est-il arrivé ce qui devait arriver: c'est qu'au jour, nous avons été obligés, -ça a été le sentiment de la Chambre, lors qu'elle a voté le projet du mois de juillet 1881, ça a été aussi le sentiment du Gouvernement, de prendre enfin des mesures pour que notre intervention au Tonkin devint quelque peu efficace.

Vous savez, messieurs, ce qui est advenu. Le commandant Rivière est allé au Tonkin, à la tête d'une petite force, animé d'intentions pacifiques comme les ordres qu'il avait reçus. jusqu'au moment où, injurié, menacé, outragé dans des placards affichés jusque sur sa demeure, il a été obligé de se saisir par la force de la forteresse d'Hanoi, puis il l'a démantelée et, usant d'un procédé qui n'a jamais réussi avec ces populations, il l'a rendue. De là une nouvelle audace, un surcroît de provocations, d'injures et d'attaques, jusqu'au jour où, menacé de se voir couper les communications qu'il avait avec la mer, il a dû, il y a cinq ou six semaines, s'emparer de la forteresse de Nan-Dinh et repousser une attaque dirigée contre la forteresse de Hanoi. A l'heure qu'il est, nos garnisons maîtresses des points où elles étaient menacées comme de ceux dont elles ont cru devoir se saisir, sont en parfaite sûreté.

Messieurs, le gouvernement d'Annam, malgré le traité de 1874, malgré des protestations dont il s'est toujours montré prodigue, malgré sa faiblesse militaire, est parvenu — et c'est pour lui un honneur auquel il ne s'attendait pas — à nous tenir en échec.

L'amour propre blessé, qui est un ressort d'une singulière puissance chez ces peuples, ne l'oublions pas, la haine du barbare et le barbare c'est nous, ce sont tous les Européens, - le regret de voir échapper à sa puissance une population qu'on est accoutumé à pressurer, ce sont là, messieurs, des sentiments auxquels nous devions nous attendre; mais ces sentiments, quelque naturels qu'ils soient chez les Annamites, fort capables de manoeuvres hostiles, moins capables d'une action guerrière, ne suffisent pas à expliquer notre situation actuelle.

Cette situation, messieurs, s'explique par une autre cause: c'est que par suite des égards que le gouvernement français a cru devoir avoir pour un Etat faible, par suite de l'espérance qu'il a nourrie de le ramener, à force de patience, à l'exécution de ses engagements, par l'illusion qu'il a eue de croire qu'une politique de ménagements était de quelque action sur ces peuples, notre politique, il faut l'avouer, a manqué de décision et d'énergie. (Très bien! très bien!)

Je dis, messieurs, notre politique, je ne dis pas la volonté du Parlement; car je vous prie de repasser dans vos souvenirs les différentes discussions qui ont eu lieu, soit ici et au Sénat, soit à l'Assemblée nationale à propos du Tonkin, et vous verrez que les Chambres n'ont jamais varié qu'elles ont montré dans cette question une volonté suivie, permanente. Et ces discussions, si brillantes, et dans lesquelles tout le monde reconnaîtra que M. Georges Perin a pris une part importante, ces discussions dans lesquelles tous les points de vue ont été examinés, le climat, les ressources commerciales, les voies de communication, l'esprit des populations, les complications possibles, où toutes les difficultés ont été présentées avec force, où toutes les objections ont été soulevées, ces discussions, il faut le reconnaître, donnent un singulier relief, une valeur bien remarquable, à des volontés si persistantes et si éclairées.

Cette population docile et laborieuse, mais incapable de gouvernement, supporte, tout le monde le sait, avec peine le joug annamite: elle n'a pas perdu le souvenir d'une indépendance qui n'a succombé qu'au commencement de ce siècle, ni d'une dynastie dont M. Delafosse nous invitons, tout à l'heure, à rechercher et dont il ne serait peut-être pas impossible en effet de trouver encore quelque représentant. Des insurrections fréquentes, continuelles, dont la dernière ne remonte pas plus loin que 1872, témoignent de l'antipathie profonde de ces populations pour les Annamites. Tout cela suffirait à expliquer comment nous y avons été, presque dès la première heure, accueillis comme des libérateurs, quand même on ne saurait pas que cette population est accablée par les exactions des mandarins, aussi bien que par les coups de main des brigands.

Année 1883

partie de la population, des 400,000 chrétiens, 800,000, selon d'autres évaluations...

M. Paul Bert. 460,000, chiffre officiel de l'Univers.

M. le ministre. ...qui n'ont peut-être pas été pour nous des auxiliaires aussi dévoués et aussi actifs qu'on l'a dit, mais, qu'en tous cas, la situation particulière qui leur est faite, l'interdit cruel dont ils sont frappés par les non-convertis, prédisposent à nous considérer comme des protecteurs. Voilà, messieurs, l'appui solide, presque indestructible que, si nous le voulions bien, nous trouverions au Tonkin.

Mais, messieurs, cet appui contribue à rendre notre situation plus fausse, car ces 10 millions d'hommes qui sollicitent notre action, notre protection, se demandent sans le comprendre, comment nous supportons les manoeuvres occultes, les attaques déguisées et quelquefois ouvertes des Annamites. Il est clair que cette situation ne saurait durer. Il faut absolument y mettre un terme.

DÉBATS PARLEMENTAIRES

262

46 Mai

CHAMBRE 945

Année 1889

Tonkin, notre autorité n'aurait peut-être jamais été contestée dans la Cochinchine, mais nous pouvons élever contre la conduite du gouvernement d'Annam, malgré les violations, on peut le dire, presque innombrables du traité de 1874, malgré les circonstances qui ont décidé notre envoyé auprès de Ta-Duc à se retirer, nous avons voulu, nous croyons tenter une dernière démarche auprès de lui, et nous avons choisi pour cela un homme qui nous était désigné par sa connaissance approfondie du Tonkin, par le long séjour qu'il y a fait, par les qualités personnelles que nul ne lui conteste; nous n'avons vu, nous n'avons voulu voir que son intelligence, ses lumières, sa fermeté, son sang-froid.

M. Georges Perin. Votre présence à Haï-Phong serait une marque de votre force.

M. le ministre, Insuffisante!

M. Georges Perin. Très suffisante.

M. le ministre. Je ne doute en aucune façon que nous ne gardassions la Cochinchine; Par la retraite? Non, messieurs, personne, pas même M. Georges Perin, n'arrive à cette extrémité. Tout le monde sent que, en l'on peut varier sur les autres solutions, il y en a une qu'il faut absolument exclure; il faut l'écarter parce que ni l'intérêt, ni l'honneur, ni même la plus simple prudence ne nous permettent de nous y arrêter. (Très bien! très bien!)

Je voudrais maintenant, en aussi peu de mots que possible, répondre à la question que m'a posée l'honorable M. Georges Perin et définir la portée et la signification du projet soumis à la Chambre.

L'intérêt frappe tous les yeux et il est évident que si nous nous retirions du Tonkin, il y a, n'en doutez pas, des héritiers tout prêts... (Très bien! C'est cela! Applaudissements à gauche et au centre) qui épient le moment où, par je ne sais quel faux calcul, vous abandonneriez la situation que vous avez prise, (Très bien! très bien!)

Je n'hésite pas, messieurs, à répéter, malgré les doutes exprimés par M. Georges Perin, que s'il s'agit bien en effet d'une expédition, il faut bien le reconnaître, il ne saurait être question d'une conquête, non! et par une raison bien simple que M. Georges Perin appréciera : — c'est qu'il n'y a rien à conquérir chez un peuple où tout le monde nous est ami, où nous n'avons d'adversaires que des fonctionnaires étrangers -car les mandarins annamites sont au Tonkin des fonctionnaires étrangers et leurs singuliers auxiliaires, les Pavillons noirs.

Nous n'avons rien à conquérir dans un pays où nous n'avons pas l'intention de nous annexer.

Nous n'entreprenons même pas, l'entreprise serait considérable, de faire la police sur toute l'étendue de Tonkin, sur les 86.000 kilomètres carrés dont vous parlait M. Georges Perin...

Et, messieurs, quand même l'intérêt, l'honneur, ne vous commanderaient pas de rester au Tonkin, la plus simple prudence vous en ferait un devoir.

Il n'y a aucun lien entre la Cochinchine et le Tonkin? M. Georges Perin ne le croit pas et l'autorité de M. l'amiral Jaureguiberry ne parviendrait pas à l'en convaincre.

M. Georges Perin. Alors, vous n'exécuterez pas le traité de 1874?

M. le ministre. Nous l'exécuterons, soyez-en sûr, parce que nous avons l'espérance et croyance fondée qu'il y a d'autres moyens, et de plus sûrs qu'une police faite dans les conditions où nous sommes placés actuellement, d'avoir raison du brigandage et de la piraterie. Nous sommes assurés que le brigandage et la piraterie diminueront promptement, au moment où l'on et l'autre ne seront plus favorisés et soldés par l'autorité elle-même. (Très bien! très bien!)

Nous avons même la pensée, et nous avons quelque raison de le dire, qu'une partie de ces brigands pourraient bien devenir quelque jour les auxiliaires et les instruments de notre police (Mouvements divers), et que cette transformation, qui s'est faite dans des pays plus avancés que le Tonkin, pourrait s'effectuer à peu de frais.

Le protectorat n'est pas un fait nouveau; il est à peu près aussi ancien que l'histoire. Eh bien, il serait peut-être difficile de citer un grand cas où il ait eu ce caractère volontaire que M. Delafosse dit être de son essence.

La mission, messieurs, est difficile; car, vous le voyez, nos relations avec la cour de Hué ne sont pas bonnes. La cour de Hué est, on peut le dire, à notre égard, non pas sur un pied de guerre, mais sur un pied d'hostilité. Elle a été l'ouvrière de toutes les manoeuvres contre lesquelles nous avons eu à nous prémunir; c'est elle qui a réveillé les prétentions endormies de la Chine; et cependant nous avons cru qu'il était digne de nous, qu'il était conforme non seulement aux convenances, mais à la justice, avant de prendre en mains et par une manière qui doit être cette fois efficace, de régler sa politique intérieure de manière à éviter les complications. C'est là, messieurs, le vrai signe du protectorat, c'est par là qu'il se reconnaît, c'est par là que les auteurs, s'il faut parler des auteurs, le caractérisent, le définissent. Eh bien, ce caractère, je le trouve précisément dans l'article 3 du traité de 1874.

Les droits inhérents au protectorat, indispensables pour maintenir l'ordre, pour prévenir les complications, pour exercer une tutelle effective, ces droits ne résultent donc pas, par voie de conséquence, du traité de 1874; ils y sont inscrits de la manière la plus explicite. Seulement, je dois bien reconnaître que la conduite du gouvernement de Hué a été telle, ses violations du traité de 1874 ont été si répétées et si continues que ce traité, si clair qu'il soit, ne l'est pas encore assez...

Un membre à gauche. Il faut le refaire!

M. le ministre. ...et il est certain - je vous le disais tout à l'heure que, si nous avions, en temps opportun, rappelé dès les premières violations le gouvernement d'Annam à l'accomplissement de ses engagements, c'est-à-dire au sentiment de sa faiblesse; si nous lui avions fait comprendre, d'une manière irréfragable, qu'un traité conclu avec la France ne pouvait pas rester lettre morte, nous aurions ainsi prévenu bien des difficultés.

Nous ne l'avons pas fait. Aussi nous sommes-nous trouvés dans la nécessité — il y a déjà assez longtemps, il y a plusieurs années -de demander un complément au traité de 1874; seulement, lorsque le Gouvernement s'est décidé à cette démarche, il était déjà trop tard; notre voix n'était plus écoutée à Hué; on y avait pris le parti de ne plus entendre à rien. On avait conçu l'espérance -malheureuse- assez fondée de nous fatiguer par des difficultés de toute espèce et de nous amener, de guerre lasse, à une retraite définitive.

Aussi, lorsque M. Reinhardt, notre envoyé à Hué, s'est présenté, porteur d'une convention complémentaire, on ne peut pas dire qu'il a montré son ordre et n'a rien obtenu, car il n'a pas eu à le montrer, il a été tenu à distance par les ministres, notamment par le ministre des finances de Ta-Duc, notre ennemi de tous les temps, et il n'est point parvenu à voir le souverain.

Vous savez, messieurs, ce qui est arrivé, il y a quelques semaines, lors des derniers incidents militaires du Tonkin. M. Reinhardt, impuissant depuis longtemps, menacé, exposé tous les jours à quelque injure qui eût grande importance...

Messieurs, je ne sais pas si nous avons grande chance d'être cette fois mieux écoutés que nous ne l'avons été jusqu'à présent; peut-être cette démarche ne sera-t-elle pas mieux accueillie à Hué, que les précédentes, moins toutefois que l'échec du coup de main tenté sur la forteresse d'Hanoi, que la prise de Nam-Dinh, que la résolution à laquelle nous nous sommes arrêtés et que, j'espère, vous voudrez bien ratifier; à moins, dis-je, que cette attitude ne produise quelque impression sur l'esprit de Ta-Duc, et cela n'est pas impossible. Nous n'avons pas voulu, en tous cas, appuyer cette démarche par une force militaire; nous ne l'avons pas voulu, messieurs, parce qu'une action accomplie à Hué n'a qu'un très faible effet sur le Tonkin, où les mandarins annamites agissent à leur guise et souvent sans consulter leur souverain, tandis que toute action au Tonkin a son contre-coup et son retentissement immédiat à Hué. Nous ne l'avons pas voulu parce que, s'il fallait exercer quelque pression sur le gouvernement de Hué, nous avons, après tout, des moyens plus simples et plus sûrs de la faire sentir, étant en possession du Tonkin, c'est-à-dire du grenier de l'Annam. (Très bien! très bien!)

Nous ne l'avons pas voulu enfin, pour ne pas fournir prétexte à une accusation que nous repoussons; celle de vouloir porter atteinte à l'indépendance de l'Annam. (Rumeurs sur divers bancs.) Je dis l'indépendance, messieurs, parce que, si le protectorat, réduit dans quelque mesure la souveraineté, il réserve l'indépendance. Les preuves en seraient nombreuses; je vous prie de vous rappeler seulement l'article 2 du traité de 1815, qui plaçait les îles Ioniennes sous la protection immédiate du roi de la Grande-Bretagne. Cet article dit en termes formels: Les sept îles forment un Etat libre et indépendant. »

Un membre à droite, Comme aujourd'hui la Tunisie!

Messieurs, ce que nous voulons, ce que nous proposons, c'est d'affermir, de manière à la rendre incontestable et efficace, notre protectorat dans l'Annam, et tout particulièrement au Tonkin. Nous croyons qu'il suffira pour cela que nous en ayons la volonté, et que nous la manifestions de telle façon qu'il soit évident pour tout le monde que notre présence au Tonkin, au lieu d'être momentanée, que notre action, au lieu d'être intermittente et passagère, revêtent un caractère permanent et définitif.

C'est là qu'il importe de rassurer nos amis et de prévenir les craintes de nos adversaires. Nous avons déjà donné des preuves de notre modération; nous en donnerons encore. Les populations du Tonkin, qui ont sollicité notre protection, savent que nous ne sommes pas des conquérants; elles savent que nous sommes des protecteurs. Elles s'abstiendront de toute velléité de résistance; ils s'en sont déjà abstenus parce qu'ils nous savent forts. Tout cela, messieurs, sans parler d'une autre vérité, s'il n'y avait jamais mis le pied pour cela que nous en ayons la volonté, et que nous la manifestions de telle façon qu'il soit évident pour tout le monde que notre présence au Tonkin, au lieu d'être momentanée, que notre action, au lieu d'être intermittente et passagère, revêtent un caractère permanent et définitif.

M. le ministre. Messieurs, quel que soit d'ailleurs le succès de notre démarche à Hué...

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