942 16 Mai
[CHAMBRE]
Six millions d'hommes veulent se donner à nous avec leur beau pays, et, puisqu'il faut le dire, nous ne comprenons rien en Cochinchine aux hésitations du Gouvernement.
On s'imagine à tort, je crois, qu'il s'agit d'une expédition armée, d'une campagne, d'une aventure. Messieurs, nous n'aurions littéralement qu'à paraître pour que le Tonkin soit à nous... 1
Eh bien, la situation a changé.
M. le rapporteur. Pas beaucoup ! M. Georges Perin. Vous reconnaissez vous-même qu'elle a changé, puisque dans votre rapport vous dites, parlant des 3,000 hommes de troupes françaises qu'on doit envoyer au Tonkin, et des 1,000 tirailleurs annamites: « Il a paru à votre commission que ce déploiement de forces était suffisant et que, d'autre part, il n'avait rien d'exagéré. »
Vous admettez donc aujourd'hui que, s'il suffit de paraître, il faut au moins paraître accompagné de quelques milliers d'hommes. (Approbation sur divers bancs.)
Voilà ce qui me paraît changer singulièrement la question, mais aussi elle se trouve placée sous son vrai jour.
C'est sans doute à cela que pensait M. le ministre des affaires étrangères, lorsqu'il disait au Sénat qu'il fallait se mettre en garde contre les entreprises romanesques. M. le ministre des affaires étrangères ne croyait pas probablement et ne croit pas aujourd'hui qu'il suffise de paraître au Tonkin pour s'en emparer; il pense qu'il faut y paraître accompagné d'un nombre d'hommes respectable et, par conséquent, engager les forces de la France dans...
DÉBATS PARLEMENTAIRES
Année 1883
de vue économique la prise de possession du Tonkin ne pouvait donner que des avantages très contestables, et que l'opinion était victime d'une illusion en s'imaginant qu'on allait par là donner à notre commerce un marché considérable et créer des débouchés à nos industries.
J'ai dit que nous allons éparpiller nos forces tandis que nous avons le devoir de les concentrer en France.
Lorsqu'une première fois on a discuté la question, j'ai pu, en causant avec beaucoup de mes collègues, voir que, si on l'avait de grands doutes sur les avantages réels qu'on pourrait retirer d'une expédition au Tonkin, on n'en avait pas sur la difficulté qu'il y a à quitter un pays dont on a pris possession déjà, ce serait une reculade, une abdication, comme le dit le Gouvernement dans l'exposé des motifs.
Mais enfin, l'amour-propre national est engagé.
Si l'amour-propre national était tellement engagé que nous dussions, ou lui faire subir un outrage grave, ou aller en avant, je ne vous proposerais pas de vous arrêter. J'estime qu'on doit être aussi soucieux de l'honneur du pays que du sien propre, et je ne proposerais jamais à mon pays une reculade, pas plus que je n'en accepterais pour moi-même.
Aujourd'hui, que pouvons-nous faire ? Nous ne sommes pas en possession du Tonkin; il ne s'agirait pas pour nous d'abandonner un pays que nous posséderions. Nous sommes toujours sous l'empire du traité de 1874; nous avons des garnisons dans trois villes, et puis... je n'ai pas parlé de ces faits pour ne pas allonger la discussion, nous avons cru devoir nous lier volontairement par une condamnation là-dessus.
A moins qu'on ne veuille absolument prendre possession du pays, étendre notre empire colonial, je crois que cette solution serait acceptable. Mais ici, de ma discussion, j'ai à répondre à une opinion très répandue dans la Chambre et dont on peut trouver la trace dans les documents officiels.
On nous dit qu'il est nécessaire que la France ait aujourd'hui une politique coloniale, que la France s'affirme, ce qu'elle n'a pas fait peut-être dans ces dernières années, et montre qu'elle entend reprendre, comme puissance coloniale, le rang dont on a pu croire un instant qu'elle était déchue.
DÉBATS PARLEMENTAIRES
231
16 Mai
943
[CHAMBRE]
Appel à l'histoire, que cette colonie d'exploitation nous l'avons vue dans toute sa gloire, dans tout son développement se créer, prospérer et se développer aux Indes, dans les mains des Anglais. Je sais que, précisément à propos du Tonkin, le nom de l'Inde a été prononcé. On nous a dit: Il y a là une occasion de comment et promptement à ce résultat, que vous en étendant l'empire colonial de la France dans l'extrême Orient, en créant un grand empire français de l'Indo-Chine, nous aurons une compensation, et peut-être pourrons-nous ainsi nous consoler de ne plus avoir cet empire de l'Inde perdu autrefois.
M. le comte de Douville-Maillefeu.
M. Georges Perin. Ils verraient que l'Inde est aujourd'hui pour l'Angleterre une source de soucis très grands. (Nouvelles interruptions à gauche et au centre.)
M. Georges Perin. Je dirai à ceux de mes collègues qui protestent que, s'ils suivaient le mouvement de l'opinion publique en Angleterre, s'ils lisaient tout ce qui est publié sur cette question, ils verraient que l'Inde coûte cher à l'Angleterre.
M. le ministre des affaires étrangères. Il serait impossible, messieurs, de ne pas rendre pleine justice à la persévérance que M. Georges Perin a montrée dans son opposition. Les évènements, au lieu de la désarmer, l'affermissent.
Voilà neuf ans que nous sommes établis au Tonkin, en vertu d'un traité. Nous avons dépensé pour cet établissement une somme importante, qui ne s'élève pas à moins de 9 millions, et qui devrait certainement être portée à un chiffre plus élevé, si l'on y faisait entrer les dépenses que nous avons à faire pour les navires en station. Chaque année une somme de 800,000 francs est inscrite au budget sous la rubrique Service du Tonkin. Eh bien, messieurs, à l'heure qu'il est, notre situation au Tonkin est précaire, embarrassée, sinon menacée.
M. Jules Delafosse. Je l'ai dit.
M. le ministre. Je vais essayer de vous démontrer que le projet qui vous est apporté est nécessaire et qu'il est suffisant pour mettre un terme à cette situation, pour substituer à un état de choses indécis, coûteux, stérile, une situation qui aura le mérite d'être précise et parfaitement définie.
Il a été si souvent question dans cette Chambre de notre établissement au Tonkin, on en a si souvent raconté l'histoire, - M. Georges Perin lui-même en a rappelé tout à l'heure un des premiers et des plus glorieux épisodes, que je n'ai pas à y revenir. J'écarterai donc complètement le souvenir, d'ailleurs inutile dans cette discussion, des incidents pittoresques ou tragiques qui en ont marqué les différentes phases. Je m'arrête au traité de 1874.
Ce traité, c'est la base de notre action, c'est notre point de départ nécessaire. Malgré les lacunes qu'on a pu y signaler, malgré les clauses restrictives, gênantes, qu'il contient, ce traité impliquait cependant, pour la première fois, la reconnaissance formelle de nos possessions de la Cochinchine, il nous fournissait les moyens de purger le Tonkin de la piraterie et du brigandage, d'y ouvrir d'un champ plus ou moins fécond, mais à coup sûr très vaste et presque illimité.
En 1874, si j'ai bonne mémoire, M. Georges Perin n'était pas très éloigné de reconnaître qu'il était déjà difficile à la France de se retirer du Tonkin. Il y a deux ans, il vous demandait de dénoncer le traité de 1874, et il renouvelle aujourd'hui l'expression de cette opinion.
M. le ministre des affaires étrangères. Il serait impossible, messieurs, de ne pas rendre pleine justice à la persévérance que M. Georges Perin a montrée dans son opposition.
Du reste, il ne faudrait pas exagérer la salubrité du Tonkin. Lisez, comme je l'ai fait moi-même, les rapports de gens qui n'ont aucun intérêt à présenter le Tonkin comme un pays insalubre, puisqu'à une certaine époque ils y ont poussé les Français. Les rapports des missionnaires disent que, si le Tonkin est moins insalubre que la Cochinchine, il n'est pas d'une salubrité complète; ils parlent d'une fièvre très redoutable qui règne dans les parties montagneuses.
Vous trouverez dans les documents officiels dont je vous parlais tout à l'heure un compte rendu de M. le docteur Mage qui a exploré les provinces Nord du Tonkin, Il y est dit que, si le Nord est relativement salubre, les Européens devront se défier des provinces du Sud, dont la climatologie rappelle dans une certaine mesure celle de l'Hué, de funèbre mémoire.
Vous voyez donc que cette expédition peut présenter certains dangers. Eh bien, je crois que vous devez hésiter, et c'est ici que j'arrive à dire à la Chambre qu'elle peut et doit éviter de faire cette expédition.
Nous ne sommes pas dans des conditions aussi difficiles. Nous sommes vainqueurs, nous n'éprouvons aucune résistance; nous nous trouvons en face d'un traité que nous pouvons dénoncer comme cela s'est fait en...
Je voudrais que la prospérité coloniale de mon pays se créât et se développât dans des conditions déterminées. On peut dire à l'Angleterre: « Le traité de 1874 que vous avez violé, nous ne voulons pas le considérer plus longtemps. Nous avons subi des dommages, comme vous nous avez mis dans une situation difficile, entraînés à des dépenses, nous voulons une compensation. » Vous pouvez demander alors une indemnité de guerre considérable, et affirmer que vous parlez, non pas en nation humiliée et vaincue, mais en nation victorieuse, en restant au Tonkin, mais dans des conditions qui n'engagent pas l'avenir.
Vous avez à Haï-Phong une situation excellente; le jour où le Tonkin sera ouvert par la force même des choses, et sous la pression de toutes les nations européennes, comme l'a été la partie de certains fleuves de la Chine, vous aurez là une situation prépondérante. Maîtres du delta, vous pourrez y appeler vos nationaux et leur dire: « Voilà le fleuve Rouge ouvert sans qu'on ait employé les armes, et par la seule...
Ce traité, malgré tous ses défauts, nous constituait une situation privilégiée, et nous aurions pu certainement nous y tenir jusqu'au moment où le roi d'Annam, convaincu des avantages qu'il y avait pour lui-même, en aurait spontanément élargi les dispositions.
Mais il aurait fallu pour cela que ce traité, interprété avec bonne foi, et appliqué fidèlement, fût souscrit par lui en connaissance de cause. Or, vous savez que c'est le contraire qui est arrivé.
M. Georges Perin... C'est l'expression même de la mauvaise foi du gouvernement d'Annam.
Les Chambres actuelles, et avant elles l'Assemblée nationale, ont, depuis 1874, manifesté d'une manière constante leurs dispositions à l'égard du Tonkin; et, pour ne citer que deux traits, mais qui suffisent pour caractériser la conduite qu'il a tenue, mais qui suffisent pour caractériser la conduite qu'a tenue le gouvernement d'Annam.
M. Georges Perin m'a invité, et c'est la tâche à laquelle je vais m'appliquer, à définir, si je le puis exactement et en toute sincérité, le sens et la portée du projet de loi qui vous est soumis. Je répondrai chemin faisant, aux questions, observations, les unes déjà anciennes, qui ont été apportées à cette tribune, soit par M. Georges Perin, soit par M. Delafosse.
M. le président du conseil. Cela ne se ressemble pas !
M. Georges Perin....'ils avaient vu au...
Je crois que la France ne doit pas être une puissance exclusivement continentale, qu'elle doit être une puissance coloniale; mais cette puissance coloniale doit se développer d'une façon différente.
Quant à moi, j'entends différemment la colonisation. M. Georges Perin, L'Angleterre, monsieur le président du conseil, a cru devoir conclure un traité de paix à la suite d'échecs...
M. le président. La parole est à M. le ministre des affaires étrangères.
M. le ministre des affaires étrangères. Je vous ai montré, messieurs, qu'au point où nous en sommes, il est peut-être un euphémisme. Je vous dirai que la dernière de ces décisions, le rappel que la dernière de ces décisions, le rappel que... pour caractériser la conduite qu'il a tenue.