936 16 Mai
{CHAMBRE}
Je sais bien que l'attitude de la Chine et même l'éventualité d'un conflit avec elle n'inquiète pas tout le monde. Ainsi l'honorable M. Blancsuba a fait justice en deux lignes du fantôme chinois. Voici comment il s'exprime:
La Chine n'a pas à intervenir dans les affaires qui ne la regardent pas. Elle ferait mieux de maintenir l'ordre sur ses propres frontières. C'est tout! (On rit.)
Il y a deux ans, j'avais posé la même question à M. le président du conseil, qui était alors M. Jules Ferry, comme aujourd'hui, et M. le président du conseil me répondit, non pas dans les mêmes termes, mais à peu près dans le même sens que M. Blancsubé. J'espère que sa diplomatie est un peu moins sommaire aujourd'hui, et je lui demande de vouloir bien nous dire quelles précautions il a prises, quelles garanties il peut nous offrir contre l'éventualité du danger que je viens de signaler. (Très bien à droite.)
Je pourrais citer de nombreux faits, qui prouvent que la Chine suit d'un œil jaloux et presque hostile ce que nous faisons au Tonkin. Je pourrais parler des agressions qui ont eu lieu en mars dernier contre notre corps d'occupation, et de certaines concentrations de troupes qui se font aujourd'hui aux frontières de Tonkin; mais je ne retiendrai qu'un incident, parce qu'il a une importance particulière en cette question: je veux parler, messieurs, de la disgrâce de Bourée.
DÉBATS PARLEMENTAIRES
M. Jules Delafosse. C'est précisément parce que l'armée chinoise d'aujourd'hui n'est pas l'armée chinoise de 1860, que je fais cette objection. Je sais bien que l'organisation militaire de la Chine est toujours défectueuse; je sais que son immense armée n'est aussi qu'une immense cohue, mais il est certain et vous ne devez pas l'ignorer, et le Gouvernement doit l'ignorer moins que personne, cette cohue il y a des troupes d'élite, organisées, disciplinées à l'européenne, armées de fusils à tir rapide, de canons européens, et dirigées par des instructeurs européens.
Année 1883
disposition toute la région minière, M. Paul Bert, les armes ont changé, mais les soldats sont les mêmes.
Je crois, messieurs, qu'il n'est pas nécessaire d'insister sur cette question; il suffit de l'indiquer. Mais il est entendu que la Chine possède aujourd'hui des forces suffisantes pour susciter à la France les plus graves difficultés.
Vous ferez, messieurs, à ces considérations la part qu'il vous plaira dans le vote que vous allez émettre. Je me contente de dire que depuis longtemps vous n'aurez pas pris de résolution de plus grave conséquence. (Très bien à droite.)
Telles sont, messieurs, les observations que j'avais à faire. Je n'ai pas la prétention d'avoir triomphé par ces critiques de la confiance que vous pouvez avoir dans l'expédition, mais le seul but que je voulais atteindre, c'était d'amener le Gouvernement à préciser, à définir, à limiter, comme je l'ai dit en commençant, l'œuvre à laquelle il nous convie.
Vous avez appris que notre agent diplomatique à Pékin, M. Bourée, a été rappelé ou disgracié, j'ignore encore quel est le genre de disgrâce qui l'a frappé - parce qu'il avait signé avec le gouvernement chinois un traité ad referendum dont le cabinet actuel n'a pas cru devoir ratifier les stipulations.
M. Jules Delafosse. Je vais vous le dire. J'en parle pour deux raisons d'abord parce que je pense qu'à la veille d'une expédition qui peut entraîner un conflit avec la Chine, nous avons besoin d'être édifiés sur le caractère de ce traité, sur ses dispositions, sur les raisons qu'a eues M. Bourée de le signer, et le Gouvernement de le désavouer.
Je sais bien qu'une chance de guerre avec la Chine n'épouvante pas tout le monde ici. Il ne manque pas de gens en France, dans le Parlement et dans la presse, qui se contentent de hausser les épaules lorsqu'on leur parle de l'éventualité d'une guerre avec la Chine.
M. le président. La parole est à M. le ministre des affaires étrangères.
M. Challemel-Lacour, ministre des affaires étrangères. Messieurs, l'honorable orateur qui descend de cette tribune m'a ouvert un champ que je n'ai nullement l'intention de parcourir, quant à présent, dans toute son étendue. Les préoccupations qu'il a manifestées, fort naturelles en elles-mêmes, méritent assurément d'être prises en considération, encore qu'elles soient peut-être un peu exagérées dans leur intention assez claire de prendre le Gouvernement en faute ou d'ignorance ou d'imprévoyance.
J'y réponds immédiatement, messieurs, en vous disant que les faits et les indices dont M. Delafosse s'alarme ne nous paraissent pas à l'heure qu'il est de nature à causer de bien sérieuses inquiétudes.
La Chine, messieurs, est un vaste empire qui couvre une immense superficie, qui comprend une population innombrable, mais qui, par le principe même de sa civilisation, lequel place au dernier rang le métier des armes...
M. le comte de Douville-Maillefeu. C'est cela!
C'est, messieurs, le 29 décembre que, par un télégramme assez court, la nature des négociations dans lesquelles cet agent se trouvait engagé, a été portée pour la première fois à la connaissance du Gouvernement. Il indiquait, en quelques mots, les conditions: ouverture du Yunnan, par la Chine, au commerce européen; reconnaissance de notre protectorat sur le Tonkin moyennant une délimitation nouvelle de la frontière; garantie réciproque de l'ordre de choses ainsi établi.
Tout cela était, ou du moins nous a paru illusoire et dangereux; on croyait avoir assuré la paix, on avait créé une source de conflits et de guerres.
Aussi lorsque ces conditions transpirèrent, elles produisirent aussitôt dans tout l'Orient une impression, dont le contre-coup se fit promptement sentir au Tonkin et en Cochinchine. On se demanda, et le département de la marine, interprète de l'opinion de nos nationaux et des étrangers, nous fit part de cette impression, on se demanda si la France ne se préparait pas à une nouvelle retraite plus désastreuse que la première.
Je dois déclarer que le Gouvernement n'hésita pas un moment; il comprit qu'il lui était impossible de sanctionner de semblables conditions, d'entrer dans une pareille politique, et qu'il devait le signifier par acte d'un caractère incontestable. Notre agent en Chine fut rappelé.
Il se peut, messieurs, qu'un fonctionnaire de mérite, qu'un agent intelligent se trompe ou soit trompé; il peut s'abuser par des motifs qui font honneur à son patriotisme; mais il peut arriver aussi qu'une telle erreur le rende impossible dans le poste qu'il occupait, et incapable de servir utilement une politique et des idées dont il s'est gravement écarté.
Ces conditions n'avaient rien qui fût de nature à contrarier les desseins dont le gouvernement poursuivait dès lors la réalisation. L'ouverture du Yunnan par la Chine au commerce européen pouvait être considérée comme un succès; la reconnaissance de notre protectorat sur le Tonkin, encore qu'il n'y eût aucune raison de la demander au, pouvait néanmoins être envisagée comme un avantage, à condition que cette reconnaissance eût pour effet de couper court à l'envoi des bandes chinoises dans le Tonkin; une rectification de frontières pouvait être commandée par la géographie et mériter, dans tous les cas, considération.
DEBATS PARLEMENTAIRES
203
16 Mai
{CHAMBRE}
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des rapports que nous pouvions tolérer autrefois, mais qu'à l'heure actuelle et en présence des prétentions de la Chine, des dispositions de l'Annam lui-même, il nous est impossible de supporter. (Très bien! très bien!)
La Chine a un autre rêve, moins vague, moins héroïque, mais non moins chimérique: c'est d'avoir un droit de suzeraineté sur tous les peuples de race jaune qui l'entourent, qu'elle a dominés à une époque quelconque de son histoire, qu'elle a vaincus, sur le Siam, sur la Corée, sur la Birmanie, sur l'Annam, sur le Tonkin, sur le Thibet.
Ces prétentions, messieurs, elles sont peut-être pour la Chine un moyen de gouvernement et, à ce titre-là, nous ne songeons pas à nous en alarmer. Nous espérons, nous persistons à espérer que la Chine résistera sagement à des excitations dont l'origine est connue et dont vous avez pu trouver récemment l'écho dans les avertissements suspects, dans les sombres prophéties qui remplissent les journaux de plus d'un pays.
Depuis le commencement du quinzième siècle, l'Annam et le Tonkin se sont soustraits à l'autorité de la Chine, de telle sorte que le droit de suzeraineté qu'elle s'arroge sur ce pays ressemble, ou peu s'en faut, à celui que l'Angleterre pourrait s'arroger sur la France en invoquant les souvenirs de la guerre de Cent ans.
M. le baron Reille. Cela n'a aucun rapport avec la question!
M. le ministre. Mais je ne fais, messieurs, qu'une simple analogie qui peut être erronée, mais si cette analogie vous paraît fausse et vous touche peu, j'aurai l'honneur de vous présenter d'autres arguments.
Voix à droite. Cela vaudra mieux!
Un membre à droite. Parlez-nous plutôt de la doctrine de Monroe.
M. le ministre. Messieurs, puisqu'il le faut, j'entrerai dans le détail et je demanderai si l'on croit que les cadeaux que l'empereur d'Annam, car c'est le titre qu'il se donne, envoie non pas à l'empereur de la Chine, mais au Fils du ciel, qui sont reçus non pas par le ministère des affaires étrangères, au Tsong-ly-Yamen, mais par le ministère des rites, et auxquels l'empereur de la Chine répond par d'autres présents plus considérables, vous paraissent une démonstration suffisante de rapports de suzeraineté et de vassalité qui existeraient entre les deux pays, ou bien si ce n'est pas simplement un signe de courtoisie, un hommage intéressé rendu par le faible au fort qu'il veut se concilier, ou dont quelquefois il veut se faire un auxiliaire contre un autre ennemi.
Pour toutes ces raisons, M. Duclerc a donné un assentiment, d'ailleurs fort réservé, aux conditions qui lui étaient soumises. Par malheur, les indications sommaires du télégramme n'étaient pas suffisantes pour lui donner une idée exacte de la nature des négociations dans lesquelles notre agent se trouvait engagé.
Il faut que vous sachiez quelles sont les prétentions du gouvernement chinois. Tout peuple, tout grand empire a son rêve, fort de son action, souvent le principe de sa grandeur. Le rêve de la Chine, c'est d'être en possession d'un droit de suzeraineté sur tous les peuples de race jaune qui l'entourent.
DEBATS PARLEMENTAIRES
M. Jules Delafosse. C'est une posture héroïque, dira M. le président du conseil...
M. le ministre des affaires étrangères. ...ne sera jamais une puissance militaire.
Nous ne pensons pas que les prétentions qu'elle a élevées et qui vous sont connues aient un caractère purement platonique.
Ces affirmations reposent aussi sur certains aveux d'un diplomate éclairé, avec lequel nous avons été, ou plutôt mes prédécesseurs ont été amenés à interrompre momentanément toute communication - le marquis de Tseng, qui reconnaissait un jour que les Pavillons noirs étaient à la solde du roi de Thaï-Dac, mais que la Chine ne voulait pas s'en émouvoir et ne songeait pas à s'en plaindre pour ne pas se brouiller avec ce prince.
Voilà, messieurs, la puissance militaire du suzerain qui s'étonne et qui tremble devant le vassal, devant un vassal dont nous avons eu l'occasion d'apprécier, dont nous connaissons par expérience les forces militaires.
Messieurs, je n'insiste pas sur ces courtes observations qui suffiront peut-être pour rassurer, dans une certaine mesure du moins, le patriotisme alarmé de M. Delafosse.
Nous ne pensons pas que la Chine songe à intervenir dans les affaires du Tonkin, parce qu'elle n'y a point d'intérêt. Son véritable intérêt, à l'heure qu'il est, et elle ne l'ignore pas, c'est de vivre avec nous en bons termes, c'est que le Tonkin ne soit pas un refuge toujours ouvert aux perturbateurs, aux aventuriers qui pullulent dans les provinces toujours agitées du midi de la Chine, dans le Kouang-Si, dans le Yunnan, qui se ressent encore de cette insurrection mahométane qui ne s'est terminée qu'il y a quelques années.
(Rumeurs à gauche); ce n'est pas d'une bonne raison que M. Blancsubé prétend que la Chine d'aujourd'hui n'est pas du tout la Chine de 1860.
M. Jules Delafosse. Sans doute, les Chinois sont toujours des Chinois... (On rit.)
Un membre à droite. Mais les armes sont-elles les mêmes?..
Messieurs, le rappel de M. Bourée, notre agent à Pékin, a été motivé par les conditions qu'il avait acceptées et qui nous mettaient en voisinage trop direct avec la Chine. Il n'était plus question de reconnaître notre protectorat sur le Tonkin, il s'agissait de le partager.
Et puis, messieurs, qu'est-ce que cette suzeraineté intermittente, qui sommeille, qui se réveille selon l'occasion? Nous avons pris possession de la Cochinchine, qui faisait partie de l'Annam, pour avoir pris possession de six provinces; la Chine n'a rien dit. Nous avons fait acte de guerre en Corée, la Chine n'a rien dit; nous lui avons notifié le traité de 1874 sur le moment, elle n'a rien dit, et lorsque beaucoup plus tard, elle a allégué qu'il existait entre elle et l'Annam un certain lien, dont les expressions de suzeraineté et de vassalité, empruntées à la langue féodale, sont bien imparfaites, ce n'est pas à nous, messieurs, que la Chine devait faire ces représentations, c'est son vassal qu'elle devait rappeler au souvenir et à l'accomplissement de ses obligations.
Il y a, messieurs, certainement quelque avantage à ce que la Chine et la France ne soient pas en contact immédiat. Et c'est précisément parce que les conditions discutées et acceptées par notre agent à Pékin nous mettaient en voisinage trop direct avec la Chine qu'elles nous ont paru constituer un danger.
Si la Chine, écoutant de funestes conseils, au lieu de résister aux excitations dont j'ai parlé tout à l'heure, y cédait momentanément, nous n'avons pas à craindre d'elle, j'en ai la conviction, et c'est le sentiment unanime de tous ceux qui l'ont parcourue, habitée, étudiée; nous n'avons pas à craindre une guerre directe, qui n'est ni dans ses idées, ni dans ses habitudes.