# N° 1889
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menaçait à s'administrer lui-même, à percevoir pour lui ses impôts, à vivre enfin de sa vie propre, se sachant protégé mais non dominé par de jeunes chefs qui se montrèrent aussi sages après la victoire que braves dans l'action; c'est à ce moment, que commence la funeste intervention de Philastre, cette reculade qui restera une énigme indéchiffrable, et qui sera si durement qualifiée dans l'histoire.
En quelques jours fut détruite l'œuvre de Garnier et de ses lieutenants; Dupuis fut ruiné et on livra à la terrible vengeance des mandarins d'Annam les malheureux Tonkinois, coupables de nous avoir servi et aimé, coupables d'avoir eu foi dans la France, au nom de laquelle on leur avait promis la liberté, l'indépendance, l'affranchissement du joug détesté d'un vainqueur sans merci.
Il faut bien évoquer le souvenir de tout ce sang versé pour notre cause; il en naît pour nous des devoirs auxquels nous ne pouvons faillir et puisque, malgré l'affreux souvenir d'un premier abandon, les Tonkinois nous aiment et nous appellent encore, se peut-il que nous refusions de répondre à leur appel?
La douloureuse histoire que nous venons de rappeler, à grands traits, éclaire d'un jour éclatant cette question du Tonkin qu'il s'agit de résoudre. Elle est féconde en enseignements d'un ordre tout à fait pratique, que quelques courtes considérations feront suffisamment ressortir.
Mais auparavant la Commission manifeste le désir que la conduite des jeunes officiers, dont le nom est si glorieusement attaché au Tonkin, reçoive la récompense qu'ils ont si bien méritée et qu'ils attendent encore.
Il est temps aussi que la décision de la Chambre relative à M. Dupuis reçoive enfin son exécution. Il faut indemniser l'explorateur du fleuve Rouge des sacrifices qui lui ont été patriotiquement imposés et de ceux qu'il s'est imposés à lui-même.
Il y a quatre-vingts ans à peu près, le Tonkin était riche et heureux. Sa population, plus dense encore qu'elle ne l'est aujourd'hui, tirait d'un sol merveilleusement fertile deux récoltes annuelles. Le commerce y était très actif, les jonques tonkinoises se montraient dans les divers ports de la Chine, elles remontaient jusqu'au Japon et on les rencontrait dans le détroit de Malacca. Le pays était le lieu naturel du transit de tous les produits du Yunan, du Kwan-Si, du Szhe-Tchuen et du haut Laos; l'industrie y était très florissante, les tissus de soie, les brocarts d'or et d'argent, les éclatantes teintures, les gracieux et légers bijoux en filigrane, les jolis meubles incrustés de nacre, la céramique, tous les arts connus en Orient étaient là en honneur. Des mines fort riches et très nombreuses, presque abandonnées aujourd'hui, étaient alors en pleine exploitation. La prospérité était générale; c'était l'âge d'or pour ce peuple si doux et si sympathique. Et puis, il vivait libre du joug de l'étranger, faisant respecter son indépendance à la fois par les Annamites et par les Chinois, qui aspirèrent souvent à le dominer.
Au commencement du siècle, une guerre malheureuse livra le pays aux Annamites. Leur domination débuta par le massacre de tous ceux des membres de la famille royale des Lé dont ils purent s'emparer, et avec eux des principaux mandarins, de leurs plus fidèles partisans. Tous ceux qui, quelque peu au-dessus des autres par la naissance, par la fortune ou par le savoir, eussent pu se mettre à la tête du peuple pour revendiquer l'indépendance, furent exilés, persécutés, mis à mort, sous les plus frivoles prétextes. Les Annamites en un mot pratiquèrent impitoyablement cette politique que l'histoire prête au dernier des Tarquin, et ils trouvèrent toujours le moyen d'abattre toute tête qui s'élevait un peu au-dessus du vulgaire. Le peuple, terrorisé et sans chef, se révolta néanmoins plusieurs fois contre ses bourreaux, mais il fut vaincu par ceux qui avaient pour eux la discipline et l'organisation; ces tentatives, chaque fois réprimées dans des torrents de sang, donnèrent à l'oppresseur l'occasion de passer une fois de plus son terrible niveau et de redoubler l'épouvante
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